Je vais courir mon premier 100 miles. 160 kilomètres. En une seule fois.

Enfin, « sans m'arrêter » … Si bien sûr que je vais m'arrêter. Plein de fois même. Pour manger, boire, pleurer peut-être, remettre en question l'intégralité de mes choix de vie, et repartir.

(Petite parenthèse, parce que je vois déjà les spécialistes arriver : 100 miles, ça fait 160,9 km. Ma course en fait 160. Il manque 900 mètres. Techniquement, pas un vrai 100 miles. Mais si je me fie à mes deux dernières courses longues, où je me suis perdu à chaque fois pour finir avec 1 ou 2 km de bonus, le compte devrait être bon.)

Si tu trouves que c'est une idée de taré, c'est normal ; j'ai la même opinion. Personne ne m'a forcé, personne ne m'a mis au défi, et pourtant, je suis quand même inscrit.

L'engrenage

Il y a un cercle vicieux avec le trail.

Tu commences par un 20 km en forêt. Tu passes sur un marathon. Tu galères, mais t'en ressors fier. Tu te dis « allez, un 70 km pour voir ». Tu finis ton premier 100 bornes et là au lieu de te dire « bon, je vais me mettre au jardinage », ton cerveau murmure : et si on allait encore plus loin ?

C'est un engrenage. C'est sans fin. C'est merveilleux et légèrement inquiétant.

Après deux 100 km en 2025 (Nantes-Montaigu et Mallorca by UTMB), la question du 100 miles s'est posée naturellement. Pas comme un délire de 23h un dimanche soir (quoique). Plutôt comme la suite logique. Le prochain palier. Le prochain mur à aller chercher. Et quand ton objectif à long terme c'est l'UTMB, il faut bien commencer à jouer dans la cour des grands.

Résultat : Ultra-Trail des Chevaliers. 160 bornes dans les Vosges. 5 200 mètres de D+. Le 15 mai 2026.

En écrivant ces lignes, il reste trois mois. Trois mois pour me préparer à une distance que je n'ai jamais courue. Aucune pression. (C'est complètement faux.)

Le tirage au sort de l'UTMB 2026 ? Négatif. Ça m'a à peine fait sourciller, j'avais déjà pris les devants. Chamonix peut attendre. Rendez-vous en 2027, avec un 100 miles au compteur.

160 km, concrètement

C'est là que les choses deviennent intéressantes. Et par intéressantes, je veux dire terrifiantes.

Tu te dis « bon, c'est juste 60 % de plus qu'un 100 bornes ». Sur le papier, ça passe. En réalité, ces 60 % en plus, c'est là où tout se joue. C'est la zone grise. Le no man's land. C'est après le kilomètre 100 que le vrai 100 miles commence. Et c'est précisément ce territoire-là que je n'ai jamais foulé.

Concrètement :

Au moins 24 heures d'effort continu. Deux nuits. Gérer le sommeil — ou plutôt l'absence de sommeil. Manger l'équivalent de cinq ou six repas en courant. Encaisser la fatigue musculaire, les ampoules, la météo de mai en Alsace (qui peut te surprendre avec une canicule aussi bien qu'avec une grêle), les coups de mou, les envies de tout plaquer.

Pour mettre ça en perspective : un marathon, c'est un bug à corriger. Un 100 km, c'est une feature à livrer dans la journée. Un 100 miles, c'est une migration de base de données en prod un vendredi soir : tu sais que ça va durer, tu sais que ça va faire mal, et tu te demandes à quel moment tu as accepté ce projet.

Mes peurs

Soyons clairs : je ne suis pas un élite du trail. Je suis un coureur lambda qui a décidé d'aller chercher ses limites. Et ce 100 miles m'impressionne autant qu'il me fait peur.

Ne pas finir. Le taux d'abandon tourne autour de 30 à 40 %. Un coureur sur trois ne voit jamais la ligne d'arrivée.

Le mur. Pas le mur du marathon, celui-là c'est un muret de jardin comparé à ce qui t'attend ici. Je parle du moment où chaque cellule de ton corps te hurle d'arrêter, où tu te retrouves seul, de nuit, dans une forêt vosgienne, à marcher à 3 km/h en te demandant sincèrement pourquoi tu ne fais pas du pilate reformer comme tout le monde.

La nutrition. Sur un 100 km, si tu te rates, tu peux serrer les dents sur les derniers kilomètres. Sur 160 bornes, une erreur de nutrition c'est game over. Trop de gels ? Nausées. Pas assez de calories ? Hypoglycémie et hallucinations. Et quand je dis hallucinations, c'est pas une figure de style : il y a des gens qui voient des nains de jardin sortir des buissons au kilomètre 140.

Le gouffre du km 110. Celui où tu comprends qu'un marathon complet te sépare encore de l'arrivée. Sauf que tes jambes ont déjà 100 bornes dans les pattes.

L'objectif : sub 24

Finir ne suffit pas. Enfin si, finir c'est déjà énorme. Mais tant qu'à souffrir, autant me fixer un objectif.

Sub 24 sur un 100 miles, c'est le graal symbolique. Concrètement, ça veut dire tenir 6,7 km/h de moyenne pendant 24 heures, avec 5 200 mètres de D+, des crampes aux mollets et une frontale qui transforme chaque virage en embuscade.

Ce chiffre ne sort pas de nulle part. J'ai codé un outil, MyFinishTime, qui prédit ton temps de finish sur les courses UTMB à partir de ton index. Le jour où j'ai lancé ma propre simulation sur l'Alsace Grand Est, le résultat m'a regardé droit dans les yeux : sub 24, c'est faisable. À partir de là, difficile de viser moins.

Pour y arriver, zéro marge d'erreur. Plan d'entraînement, nutrition, gestion de l'effort, matériel, mental : tout doit être millimétré. Un seul maillon qui lâche et c'est la cascade. Et contrairement à un déploiement en prod qui part en vrille, ici il n'y a pas de rollback.

La montée en puissance

Ce 100 miles s'inscrit dans une saison construite comme un escalier. Chaque marche prépare la suivante, et l'escalier est bien raide.

Février → La Trace des Maquisards. 42 km de nuit dans le Haut Bugey. Baptême du feu pour tester la gestion nocturne.

Avril → Marathon de Paris. J'accompagne un ami pour son premier marathon. Sortie longue mais avec l'ambiance d'une course, du volume dans les jambes sans se défoncer.

Mai → L'Alsace Grand Est. Le boss de fin de saison avant l'heure.

Derrière, la saison continue : Ultra Trail Sud Canigou en juillet, les Templiers en octobre. Mais le sommet de la saison, c'est bien le 15 mai.

D'ici là : montée progressive à 10 puis 15 heures d'entraînement par semaine. Pas que de la course : du vélo pour le volume sans casser les articulations, du renfo pour que les jambes tiennent au-delà du km 100, et des sorties longues de plus en plus longues. Ça veut dire des week-ends entiers consacrés à l'entraînement, des réveils à l'aube, et une vie sociale qui se résume à "désolé, j'ai sortie longue samedi". Heureusement, ma copine est la meilleure supportrice que je puisse avoir.

Le terrain de jeu

Un mot sur la course elle-même.

L'Ultra-Trail des Chevaliers, ce n'est pas juste un 160 bornes. C'est une traversée des Vosges entre châteaux médiévaux et vignobles. Départ depuis la station du Lac Blanc, à 1 100 m d'altitude, directement dans le vif avec les crêtes, les monotraces rocailleuses et les tourbières. Pas le temps de s'échauffer : la montagne te met une claque dès le premier kilomètre.

Et puis il y a le Haut-Kœnigsbourg en pleine nuit, avec ta frontale, quand tu te demandes si tu n'es pas tombé dans un épisode de Game of Thrones. Les forêts profondes. Les enceintes fortifiées. Les bénévoles déguisés en chevaliers. L'arrivée sur les remparts d'Obernai.

On s'attendrait presque à trouver des poulardes et du pâté de cerf aux ravitaillements. Malheureusement, ça sera plutôt gels et bouillon de légumes. Mais l'ambiance compense.

Pourquoi ?

Si tu es encore là, tu mérites la réponse à cette question.

Parce que j'ai besoin de savoir.

C'est aussi simple que ça. J'ai besoin de savoir ce que ça fait d'aller là-bas, dans cette zone que je n'ai jamais atteinte. Après le km 100, après la première nuit, après le moment où tout ton corps te supplie d'arrêter. J'ai besoin de savoir ce qu'il y a derrière.

À chaque palier que j'ai franchi (le premier marathon, le premier ultra, le premier 100 bornes), j'ai découvert un truc sur moi que je ne connaissais pas. Et j'ai l'intuition que ce qui se passe après 100 km, seul, de nuit, dans les Vosges, va m'apprendre des choses qu'aucun livre, aucune vidéo YouTube, aucun podcast ne pourra jamais m'enseigner.

Le 100 miles, c'est un problème qui dure au moins 24 heures. Chaque kilomètre est une nouvelle équation. La solution change en permanence : fatigue, météo, estomac, moral. Tu ne peux pas tricher. Tu ne peux pas bluffer.

C'est toi contre toi, point.

Alors non, personne ne me l'a demandé. Mais c'est peut-être justement pour ça que ça vaut le coup.

15 mai. Station du Lac Blanc. Ligne de départ.

Rendez-vous à Obernai (j'espère). Je vous raconterai la suite. En espérant que la suite ne soit pas "j'ai abandonné au km 80 et j'ai fini dans un taxi en mangeant une flammekueche".


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Cet article a été intégralement rédigé par mes soins. Si certaines tournures vous semblent trop bien écrites pour un développeur, c'est que vous sous-estimez les développeurs.

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